mardi 17 décembre 2013

Texte : Le feu... - Xavier Grall

Sweet fire
- Photo "Sweet fire" de Buz_flickr

Le feu est mon soleil d'hiver.
Ça craque, ça flambe, ça va, c'est bon...
Assis dans l'âtre, les chiens Maël et Mélenn à mes pieds,
je l'entretiens et le tisonne.

Le feu : l'élément et le principe.
Feu-père, disait-on en Bretagne.
Et l'on dansait tout autour, sur les collines,
le jour de la Saint-Jean.

Le feu : mon été dans le froid d'octobre.
Au fait, cette cheminée paysanne
n'est-elle pas le cœur de Botzulan ?
Le cœur brûlant...

Je ne saurais concevoir demeure humaine
sans une place pour le feu, dans son centre.
N'est-ce pas à la flamme primordiale
que l'on identifiait naguère la maison des hommes ?
Tel hameau, tant de feux.

Aujourd'hui, les architectes désignent les appartements
sous le nom sinistre de cellules.
Glacial : on croit entendre le pas des geôliers,
le grincement des judas !
Ô cités carcérales, comme elle est chaude ma liberté !

Ce geste immémorial : approcher nos mains du feu.
Comme si nous voulions, non seulement nous réchauffer,
mais encore étreindre dans nos bras
la lumière qui chante et qui danse.
La prendre, la posséder. L'amour, toujours,
sous toutes ses formes, partout,
s'exprime en images de feu.
Brûlons !

Le bois, chêne et châtaignier,
m'a été fourni par Jacky, mon voisin.
Feu de Dieu, il brûle bien !
Si bien qu'à l'aube il se consume encore.
Ténèbres vaincues, le feu est mon soleil d'hiver.
C'est très bon.


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vendredi 21 juin 2013

Texte : Je crois rêver... - Xavier Grall

"Je crois rêver", dit-elle.
Elle est là, dans le fauteuil, près du feu.
Un peu recroquevillée, légère, fragile, presque enfantine.
Du châle de laine mauve émergent son front blanc, ses cheveux gris.
Ma mère...

"Je crois rêver", dit-elle.
Quel rêve traverse sa mémoire ?
Je soupçonne qu'elle revit les féeries de son enfance campagnarde,
qu'elle tisonne les tout premiers souvenirs de sa longue vie.
Elle me confirme, du reste, comme si nos pensées s'étaient rencontrées.
"Tu sais, ton père se serait plu ici... Il aimait vivre comme toi !"

"Je crois rêver", dit-elle.
Parfois, ses paupières retombent sur les yeux.
Elles sont diaphanes, presque transparentes,
semblant abriter sous leur écran délicat les enchantements anciens,
et elles se serrent comme pour retenir cette douce épiphanie : 
Les jours rois ! Les jours mages !... 

"Je crois rêver", dit-elle
Les chiens, Mélenn et Maël,dorment dans l'âtre, près du brasier.
Et je me sens baigner dans une paix que je n'ai pas connue depuis longtemps.
Elle est dans le fauteuil, près du feu, comme illuminée,
transfigurée par le soleil de ses meilleurs songes.

Mère et fils demeurons ainsi, économes de nos mots,
prodigues de voyance, près de la bonté de la flamme.
"Je crois rêver", dit-elle.

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lundi 29 avril 2013

Texte : Le temps passant - Xavier Grall


Ah, les temps passants ! 
Mais n’est-ce pas nous qui passons ? 
… Et si le paradis commençait ici et maintenant,
S’il n’y avait nulle cassure entre le temps et l’éternité ?

Le peu que l’on a, l’étreindre.
En tirer tous les sortilèges
Comme ces enfants pauvres 
Qui découvrent les merveilles
Au bout de leurs bricoles.

Ah, les temps passants ! 
Ils furent urbains, parisiens,
Les voici paysans, manants.
Ils furent fébriles, agiles,
Les voici tranquilles et comme apaisés.

Ne nous plaignons pas.
D'autres ont connu des ans si durs,
Des ans brisés avec rien dedans
Que de la peine et de la douleur !

Ainsi donc, à toi,
Mon quarante-septième printemps,
Je viens te dire bonjour ! 

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mardi 26 mars 2013

Texte : Les mains fertiles - Xavier Grall

Travail manuel
- Photo "Travail manuel" de jsnoyer -

Eh bien, oui, j'admire ceux qui savent travailler de leurs mains !
En cela, les jeunes compagnons qui restaurent ma demeure de Botzulan
me donnent une leçon de dignité et d'intelligence.
Il faut bien que notre système d'éducation soit des plus suspects,
qui divise les êtres en manuels et en intellectuels.
C'est une ségrégation absurde et injuste.

Ils connaissent le bois, la chaux, le ciment.
Ils portent en eux les vestiges d'une civilisation rurale
qui sut créer de la beauté à partir de la nécessité, voire de la pénurie...
Le beau est le fils de l'utile.
Et c'est pourquoi le luxe est très souvent père de la laideur et du mauvais goût.
Quel poème est jamais né dans le coeur de l'homme
qui n'était issu de sa douleur, de son inquiétude, de son déchirement ?

J'aurais aimé avoir cette science-là.
Mes pauvres mains sont ignorantes, claires et sans cal
elles n'ont jamais manié la truelle, elles n'ont jamais caressé la chair du chêne,
ces mains savent seulement faire courir une plume sur du papier.
Comme elles devraient se cacher de honte devant les mains vives, aimantes,
les mains artisanes, ouvrières de mes amis !

Nous devrions élever nos enfants dans les bois, face à la mer.
Et leur apprendre la pensée de la nature avant la pensée livresque.
Il ne devrait pas y avoir "les hommes-à-main" d'une part
et de l'autre les "grosses têtes".
Les uns les autres, nous devrions pouvoir travailler
avec notre corps et avec notre esprit.

Tout cela, quand c'est bien fait, c'est de la pensée, c'est aussi de l'amour.
Il y a une pensée dans une maison harmonieuse,
dans le linteau d'une cheminée, dans l'orientation d'une fenêtre.
Par contre, il n'y en a peut-être pas dans les mesquineries
des travaux bureaucratiques, dans la mécanique usinière.

Nous sommes venus pour créer
et les trois quarts des hommes, englués dans la fatalité industrielle,
ne le peuvent pas.
Que mornes sont ces temps !

Mains fertiles et savantes de mes camarades, je vous admire...



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